MATERIUM
  1. MATERIUM
  2. Affaires
  3. Victor Lustig
Épisode 1 · Victor Lustig

Victor Lustig : comment il a vendu la tour Eiffel

Publié le 16 octobre 2026 · 6 min de lecture

Victor Lustig

En mai 1925, à Paris, Victor Lustig se présente aux principaux ferrailleurs de la ville comme directeur général adjoint du ministère des Postes et Télégraphes et leur annonce que l'État va démonter la tour Eiffel pour la vendre à la ferraille. L'entrepreneur André Poisson paie le prix, plus un pot-de-vin. Lustig part pour Vienne avec l'argent, revient un mois plus tard pour recommencer, puis s'installe aux États-Unis, où il vend des boîtes censées « dupliquer » les billets pour 10 000 dollars ou plus. Il est arrêté à New York le 10 mai 1935, avec 51 000 dollars de faux billets cachés dans un casier du métro. Il meurt en détention le 11 mars 1947.

En 30 secondes

  • Qui : Victor Lustig, né le 4 janvier 1890 à Hostinné (Bohême, alors en Autriche-Hongrie). Il parlait cinq langues et a utilisé environ 45 identités.
  • Quoi : en 1925, il vend la tour Eiffel à la ferraille en se faisant passer pour un fonctionnaire du ministère des Postes et Télégraphes. L'acheteur, André Poisson, paie le prix et un pot-de-vin.
  • Sa chute : en 1935, à New York, une simple clé mène les agents à un casier du métro contenant 51 000 dollars de faux billets et les plaques d'impression.
  • La fin : 15 ans pour fausse monnaie et 5 pour évasion, 20 ans au total, à Alcatraz. Il meurt d'une pneumonie en 1947. Son certificat de décès indique « apprenti vendeur ».

Qui était Victor Lustig ?

L'homme qui a vendu la tour Eiffel se faisait appeler comte Victor Lustig, mais presque rien de cette identité n'était vrai. Né en 1890 à Hostinné, un village de Bohême, il a lui-même brouillé les pistes sur ses origines : il racontait une version différente à presque chaque interlocuteur. Les sources s'accordent sur deux points. Il parlait couramment cinq langues et a utilisé au moins 45 fausses identités, avec plusieurs passeports.

Vers vingt ans, il parcourait déjà l'Europe habillé en aristocrate et vivait aux dépens de passagers fortunés sur les grands paquebots transatlantiques. La méthode était simple. Quand le navire accostait, le comte disparaissait. Cette faculté de devenir quelqu'un d'autre, et de partir avant que les questions arrivent, traverse toute la suite de son histoire.

Comment il a vendu la tour Eiffel, étape par étape

1. Une information vraie. Au printemps 1925, Lustig lit dans la presse que la tour Eiffel est mal entretenue, que la repeindre et l'entretenir coûte une fortune et que certains Parisiens préféreraient la voir disparaître. La tour avait été construite pour l'Exposition de 1889 et n'était pas conçue pour durer. Presque tout ce qu'il allait raconter était exact.

2. Une autorité fabriquée. Il se procure du faux papier à en-tête du ministère des Postes et Télégraphes et s'invente un titre sur mesure : directeur général adjoint. Un poste assez élevé pour traiter des affaires d'État, assez discret pour que personne ne songe à vérifier.

3. Le secret et l'exclusivité. Il écrit aux plus importants ferrailleurs de Paris et les reçoit dans la suite d'un grand hôtel, pas dans un bureau officiel. Le prétexte : la discrétion, l'affaire étant trop sensible. Là, il leur annonce que le gouvernement vendra la tour au plus offrant, sans publicité, pour éviter le scandale.

4. La cible choisie. Lustig a repéré André Poisson, un entrepreneur pressé d'entrer dans le cercle des grandes affaires. Poisson hésite. Pourquoi tant de secret ? Pourquoi un hôtel ? Il demande un entretien en tête-à-tête.

5. Le pot-de-vin comme preuve. Plutôt que de montrer d'autres tampons, Lustig laisse entendre qu'un fonctionnaire comme lui est mal payé et que le gagnant du contrat saura se montrer « reconnaissant ». Poisson en tire sa conclusion : un escroc jouerait l'honnêteté, seul un vrai fonctionnaire oserait réclamer de l'argent. Il paie la tour, et il paie le pot-de-vin.

Lustig prend le train pour Vienne avec l'argent. On raconte que Poisson, par honte, n'a jamais porté plainte ; ce détail vient de récits de presse postérieurs, tout comme la somme exacte, qu'aucun dossier fiable ne confirme.

La deuxième tentative et la boîte qui « dupliquait » l'argent

Un mois plus tard, Lustig revient à Paris pour rejouer le même scénario avec un nouveau groupe de ferrailleurs. Cette fois, l'un d'eux fait ce que Poisson n'avait pas fait : il vérifie. Il appelle le ministère, où personne n'a entendu parler d'une vente, et prévient la police. Quand les agents arrivent à l'hôtel, Lustig vogue déjà vers l'Amérique. C'est pourquoi la formule « il a vendu la tour Eiffel deux fois » n'est qu'à moitié vraie. Il y a eu une vente réussie et une tentative ratée.

Aux États-Unis, son produit s'appelle la boîte roumaine : une boîte en acajou munie de fentes, de rouleaux et de manivelles, capable selon lui de copier les billets. La victime glissait un billet, attendait environ six heures, et deux billets ressortaient. Le truc : la boîte contenait déjà de vrais billets, dont un chiffre du numéro de série avait été retouché pour qu'ils ressemblent à des copies. Si l'acheteur allait vérifier à la banque, celle-ci acceptait le billet, puisque c'était de l'argent réel. Il a vendu ces boîtes 10 000 dollars ou plus. L'une de ses victimes était un shérif du Texas.

Une autre histoire circule : il aurait escroqué Al Capone. Les historiens en doutent, et il est probable que Lustig l'ait lui-même répandue.

Sa chute : la clé, l'évasion et Alcatraz

Avec les boîtes, il fallait trouver les victimes une par une, et Lustig voulait changer d'échelle. Il s'associe au graveur William Watts et met en circulation de faux billets de très haute qualité, notamment à New York en 1934. Les agents fédéraux se lancent à sa poursuite.

Le 10 mai 1935, il est arrêté à New York. Il ne porte rien de compromettant, sauf une clé. Elle ouvre un casier dans une station de métro, où se trouvent 51 000 dollars de faux billets et les plaques pour en imprimer d'autres.

Il est enfermé au centre fédéral de détention de New York, réputé impossible à quitter. Son procès est fixé au 2 septembre 1935. La veille, Lustig noue ses draps pour en faire une corde et descend depuis le troisième étage. Il est repris le 28 septembre à Pittsburgh. Il plaide coupable : 15 ans pour fausse monnaie, 5 pour l'évasion. Il purge sa peine à Alcatraz.

En mars 1947, il contracte une pneumonie. Il est transféré au centre médical pour détenus fédéraux de Springfield, dans le Missouri, où il meurt le 11 mars. Il n'est donc pas mort à Alcatraz, comme on le répète souvent. Sur son certificat de décès, dans la case profession, quelqu'un a écrit « apprenti vendeur ».

La Loi de la tromperie n° 1 et comment la reconnaître aujourd'hui

La cupidité de la victime fait le travail de l'escroc. Lustig n'a jamais eu à convaincre Poisson que la tour était à vendre. Poisson voulait y croire. L'affaire de sa vie était sur la table, et chaque doute raisonnable se heurtait à la peur de la laisser passer. Le pot-de-vin ne l'a pas arrêté : il lui a confirmé ce qu'il voulait entendre. Et en acceptant un marché irrégulier, la victime s'est elle-même condamnée au silence.

Le signal d'alarme de cette Loi est précis : on vous propose quelque chose bien en dessous de sa valeur, ou des gains bien au-dessus de la normale, et l'urgence vous empêche de demander pourquoi à vous.

Le même piège fonctionne encore sous d'autres habits :

  • Les placements « exclusifs » sur messagerie. Des groupes WhatsApp ou Telegram qui promettent des rendements fixes très élevés en cryptomonnaies ou sur le Forex, avec des places limitées et la consigne de ne pas en parler. C'est la suite d'hôtel, version numérique.
  • La boîte roumaine en application. Des plateformes qui vous laissent retirer un petit gain au début pour vous prouver que « ça marche ». Comme le vrai billet présenté à la banque, ce premier test fait partie de la mise en scène.
  • Les concours qui doublent votre mise. Des comptes qui usurpent l'identité de célébrités ou d'entreprises et promettent de vous renvoyer le double des cryptomonnaies envoyées.
  • Les affaires impossibles. Voitures, appartements ou billets de spectacle à moitié prix sur des sites d'annonces, proposés par un vendeur pressé qui exige un acompte avant de montrer quoi que ce soit.

La parade est celle qui a sauvé le deuxième ferrailleur : vérifier en dehors du canal qui vous a apporté l'offre. Appeler l'organisme, consulter le registre officiel, en parler à une personne de confiance qui n'a rien à gagner dans l'affaire. Si une offre ne résiste pas à un simple appel, ce n'est pas une offre.

L'histoire complète, avec la vraie photo d'identité judiciaire de Lustig prise en 1935, est à voir dans le premier épisode de MATERIUM.

L'épisode completIl a vendu la tour Eiffel et fini à Alcatraz S'abonner pour la première

Questions fréquentes

Qui a vendu la tour Eiffel ?

Victor Lustig, un escroc né en 1890 à Hostinné, en Bohême. En 1925, il se fait passer pour le directeur général adjoint du ministère des Postes et Télégraphes et vend la tour à la ferraille à l'entrepreneur André Poisson.

Victor Lustig a-t-il vraiment vendu la tour Eiffel deux fois ?

Pas tout à fait. La première vente a abouti : Poisson a payé le prix et un pot-de-vin. Un mois plus tard, Lustig a retenté le coup avec d'autres ferrailleurs, mais l'un d'eux a vérifié auprès du ministère, et Lustig a fui aux États-Unis sans être payé.

Qu'était la boîte roumaine de Victor Lustig ?

Une boîte en acajou censée dupliquer les billets en six heures environ. Elle contenait en réalité de vrais billets cachés, dont un chiffre du numéro de série avait été retouché. Il la vendait 10 000 dollars ou plus.

Comment Victor Lustig est-il mort ?

En purgeant une peine de 20 ans liée à Alcatraz. Atteint d'une pneumonie le 9 mars 1947, il meurt le 11 mars au centre médical pour détenus fédéraux de Springfield, dans le Missouri. Son certificat de décès indique comme profession « apprenti vendeur ».

Sources