L'affaire Stavisky est le scandale politico-financier qui éclate en décembre 1933, quand le directeur du Crédit municipal de Bayonne est arrêté pour avoir mis en circulation 261 millions de francs de faux bons au porteur. Derrière lui se trouvait Alexandre Stavisky, un escroc du Tout-Paris poursuivi depuis des années mais dont le procès était sans cesse renvoyé, et qui payait les anciens souscripteurs avec l'argent des nouveaux. Sa mort près de Chamonix, le 8 janvier 1934, et les soupçons de protections politiques ont fait tomber le gouvernement Chautemps et conduit aux émeutes du 6 février 1934.
En 30 secondes
- Serge Alexandre Stavisky, surnommé « le beau Sacha », accumule les escroqueries depuis sa jeunesse. Environ quatre-vingts dossiers le concernent, selon l'Encyclopædia Universalis, mais aucun n'aboutit.
- Sous le nom de Serge Alexandre, il utilise des crédits municipaux, d'abord à Orléans puis à Bayonne, pour émettre des bons à intérêt sans réelle contrepartie, vendus à des assureurs, à des banques et à des épargnants.
- Le 23 décembre 1933, l'arrestation du directeur du Crédit municipal de Bayonne fait tout s'écrouler. Stavisky s'enfuit et meurt le 8 janvier 1934 d'une balle dans la tête.
- Les révélations sur ses appuis font tomber le gouvernement, alimentent l'antiparlementarisme et l'antisémitisme, et débouchent sur l'émeute du 6 février 1934.
Chronologie
Naissance de Serge Alexandre Stavisky près de Kiev. Sa famille s'installe en France à la fin des années 1890.
Arrêté pour une escroquerie aux dépens d'agents de change, il est libéré sous caution en 1927. Son procès ne sera jamais tenu.
Après Orléans, il s'appuie sur le nouveau Crédit municipal de Bayonne, présidé par le député-maire Joseph Garat.
Arrestation de Gustave Tissier, directeur du Crédit municipal de Bayonne : 261 millions de francs de faux bons au porteur.
Stavisky meurt d'une balle dans la tête dans un chalet près de Chamonix, où la police l'a retrouvé. La thèse officielle est le suicide.
Démission du gouvernement Camille Chautemps, après celle du ministre des Colonies Albert Dalimier.
Une manifestation antiparlementaire tourne à l'émeute place de la Concorde.
Verdict de la cour d'assises de la Seine : Joseph Garat est condamné à deux ans de prison ; la veuve de Stavisky est acquittée.
Qui était Alexandre Stavisky ?
Serge Alexandre Stavisky naît en 1886 à Slobodka, près de Kiev, et arrive en France enfant avec sa famille, d'origine juive. Son père est chirurgien-dentiste à Paris. Séducteur et beau parleur, il devient tôt un escroc professionnel : chèques falsifiés, vente de produits qui n'existent pas, tripots clandestins. En 1926, il est arrêté pour un vol de titres aux dépens de deux agents de change, puis libéré sous caution fin 1927 grâce, selon ses biographes, à un certificat médical de complaisance. Son procès est renvoyé encore et encore et ne se tiendra jamais.
Il se refait alors une respectabilité. Il épouse Arlette Simon, mannequin chez Chanel, s'installe à l'hôtel Claridge, devient propriétaire du théâtre de l'Empire, investit dans des journaux et fréquente les salons. « Monsieur Alexandre » mène grand train, entre Deauville, Chamonix et les réceptions parisiennes, et se constitue un réseau de relations dans la presse, la politique et les affaires.
Comment fonctionnait l'escroquerie des bons de Bayonne ?
Un crédit municipal est l'héritier du mont-de-piété : un établissement public qui prête de l'argent contre des objets laissés en gage, souvent des bijoux. Pour financer ses prêts, il peut émettre des bons à intérêt. Ces bons inspirent confiance, puisqu'ils portent le nom d'une institution publique placée sous le contrôle d'une municipalité.
Stavisky a compris l'usage qu'il pouvait en faire. Il commence à Orléans, où il parvient, avec des complicités, à émettre plus de 30 millions de francs de bons ; quand l'Inspection des finances s'en inquiète, il se tourne vers Bayonne. Le nouveau Crédit municipal de la ville est créé avec l'appui du député-maire, Joseph Garat, qui en préside le conseil d'administration. Son directeur, Gustave Tissier, est l'exécutant.
Le procédé repose sur deux trucages. D'un côté, des gages sans valeur ou surévalués, comme les prétendues émeraudes de l'ancienne impératrice d'Allemagne, qui se révéleront être du verre, justifient l'émission de bons. De l'autre, des bons sont émis bien au-delà de toute contrepartie et placés, très vite, auprès de compagnies d'assurances, de banques et de petits épargnants. Quand des bons arrivent à échéance, on les rembourse avec le produit des suivants : c'est une pyramide de Ponzi adossée au crédit d'un établissement public. Selon les sources, Stavisky aurait ainsi détourné plus de 200 millions de francs ; Universalis parle de 500 millions envolés des caisses au début de 1934. Les estimations varient, comme souvent dans une affaire où la comptabilité elle-même était fausse.
Pourquoi personne ne l'a-t-il arrêté plus tôt ?
C'est la question qui a fait de l'escroquerie un scandale d'État. Les enquêteurs du parquet de Paris découvrent rapidement l'étendue de ses relations : des députés, un sénateur, le ministre des Colonies Albert Dalimier, ancien garde des Sceaux, des directeurs de journaux. Le procureur général Pressard, beau-frère du président du Conseil Camille Chautemps, est accusé d'avoir laissé son procès être indéfiniment reporté, et l'avocat de Stavisky est le propre frère de Chautemps. La presse révèle que son procès a été renvoyé à de nombreuses reprises, dix-neuf fois selon plusieurs récits.
L'historien américain Paul Jankowski, qui a dépouillé les archives de la Sûreté revenues de Moscou, nuance ce tableau. Pour lui, l'impunité de Stavisky doit beaucoup au manque de moyens et à l'engorgement de la justice, et les politiques n'ont pas été aussi impliqués qu'on l'a cru. Mais il décrit aussi un régime où, selon le compte rendu de son livre dans la revue Crime, Histoire & Sociétés, « les députés multipliaient les abus de pouvoir, tandis que l'administration sacrifiait son autonomie pour maintenir son rang », et où, à Bayonne comme à Orléans ou à Paris, « la puissance de la fonction élective sut mettre un terme aux tressaillements ou timides velléités de la justice ».
Que s'est-il passé à Chamonix ?
Le 23 décembre 1933, Gustave Tissier est arrêté à Bayonne. L'enquête établit vite que Serge Alexandre et l'escroc Stavisky ne font qu'un, et un mandat d'arrêt est lancé. Stavisky fuit vers la Haute-Savoie et se cache dans un chalet loué près de Chamonix. Le 8 janvier 1934, alors que la police cerne la maison, des coups de feu éclatent. On le trouve mourant, une balle dans la tête ; il meurt le jour même. Joseph Garat est arrêté la veille, le 7 janvier.
La thèse officielle est le suicide, et c'est celle que retient Jankowski. Mais une grande partie de la presse et de l'opinion est convaincue qu'on l'a fait taire. Le Canard enchaîné résume le soupçon : « Stavisky s'est suicidé d'une balle tirée à 3 mètres. Voilà ce que c'est que d'avoir le bras long. » Le 20 février 1934, le conseiller Albert Prince, chef de la section financière du parquet de Paris, est retrouvé mort sur une voie ferrée près de Dijon ; les circonstances de sa mort n'ont jamais été élucidées et ont nourri tous les soupçons.
Du scandale au 6 février 1934
L'affaire tombe dans une France frappée par la crise et lassée des scandales, de Marthe Hanau à Albert Oustric. Dès le début de janvier, L'Action française appelle à manifester aux cris de « À bas les voleurs ! ». Le ministre Albert Dalimier, mis en cause, démissionne, et le 27 janvier 1934 le gouvernement Chautemps tout entier se retire. Son successeur, Édouard Daladier, mute le préfet de police Jean Chiappe, très apprécié de la droite et accusé d'avoir freiné l'enquête.
Cette mutation déclenche la manifestation du 6 février 1934 devant la Chambre des députés, organisée par des ligues de droite et d'extrême droite et des associations d'anciens combattants. Elle tourne à l'émeute place de la Concorde. Les bilans varient selon les décomptes : l'historien Olivier Dard compte 14 morts parmi les civils, 18 avec les décès consécutifs aux blessures, et un mort parmi les forces de l'ordre, ainsi que des centaines de blessés. Daladier démissionne le lendemain. Les historiens s'accordent aujourd'hui à dire qu'il ne s'agissait pas d'un coup d'État organisé, mais l'événement a profondément divisé le pays et contribué au rapprochement des gauches qui mènera au Front populaire.
L'affaire a aussi libéré un antisémitisme virulent, Stavisky étant juif et naturalisé. Léon Daudet invente le mot « stavisqueux » pour désigner ses complices, réels ou supposés.
Quel a été le verdict ?
Une commission d'enquête parlementaire sur l'affaire elle-même se réunit à partir du 24 février 1934. Le procès pénal s'ouvre devant la cour d'assises de la Seine en 1935, avec une vingtaine d'accusés. Le verdict tombe le 17 janvier 1936 : Joseph Garat, inculpé notamment de faux, d'abus de confiance, de détournement de deniers publics et d'escroquerie, est condamné à deux ans de prison, peine couverte par sa détention, selon l'Assemblée nationale. Arlette Stavisky est acquittée, comme une grande partie des accusés. Les sources ne s'accordent pas sur le détail des autres peines, et l'argent de Stavisky n'a jamais été entièrement retrouvé.
La leçon de MATERIUM : reconnaître aujourd'hui le même piège
L'affaire Stavisky illustre une règle que nous avons tirée d'elle : les protections haut placées retardent la chute, pas l'addition. Elle rejoint celle de Bernard Madoff, le prestige est le meilleur alibi : la signature d'un établissement public et l'amitié de ministres ont dispensé tout le monde de vérifier ce que valaient les bons. Les ressorts sont ceux que nous retrouvons dans toutes les Lois de la tromperie : la confiance dans une institution, l'autorité des élus et la cupidité d'acheteurs séduits par un bon rendement garanti.
Le même piège se présente aujourd'hui sous d'autres habits :
- Le faux label public. Des escrocs usurpent le nom d'une banque connue, d'un organisme d'État ou d'un régulateur sur leurs documents et leurs sites. Un logo ne prouve rien : seule compte l'inscription dans les registres officiels.
- Le produit « garanti » adossé à un actif que vous ne voyez pas. Livrets, obligations ou placements « sûrs » dont on vous dit qu'ils reposent sur des biens, des stocks ou des gages. Demandez qui garde l'actif et qui l'a vérifié.
- Le rendement qui ne baisse jamais. Les bons de Bayonne payaient ponctuellement, jusqu'au jour où ils n'ont plus rien payé. Une pyramide paie toujours à l'heure jusqu'à la fin.
- Les relations comme argument. Photos avec des élus, partenariats annoncés, articles flatteurs : chez Stavisky, la presse était parfois achetée. Un réseau n'est pas une garantie.
Comment le vérifier en France. Avant d'acheter un placement, vérifiez que la société figure dans les registres officiels : REGAFI pour les banques et les établissements de paiement, ORIAS pour les intermédiaires et les conseillers en investissements financiers, et consultez les listes noires et les mises en garde de l'AMF. Si une offre vous arrive par Internet, cybermalveillance.gouv.fr vous aide à l'identifier ; Info Escroqueries répond au 0 805 805 817. Vous trouverez tous les signaux dans comment reconnaître une arnaque et dans notre guide de l'arnaque à l'investissement.
L'affaire Stavisky au cinéma
L'escroc a inspiré le cinéma dès 1937 avec Stolen Holiday, de Michael Curtiz. En 1974, Alain Resnais lui consacre Stavisky, avec Jean-Paul Belmondo, un film qui fait davantage le portrait d'un séducteur et d'une époque que le récit de la fraude. En 2016, le téléfilm Stavisky, l'escroc du siècle, de Claude-Michel Rome, confie le rôle à Tomer Sisley. Nous les présentons dans films et séries sur les arnaques.
Cette affaire fait partie de nos grandes escroqueries françaises, avec celle de Thérèse Humbert. Elle n'a pas encore d'épisode dans MATERIUM ; en attendant, la série complète vous attend sur la page des épisodes.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'affaire Stavisky ?
Un scandale politico-financier qui éclate en décembre 1933, quand le directeur du Crédit municipal de Bayonne est arrêté pour avoir mis en circulation 261 millions de francs de faux bons au porteur. Derrière lui se trouvait l'escroc Alexandre Stavisky, protégé par ses relations politiques. Sa mort, le 8 janvier 1934, et les soupçons de complicité au sommet de l'État ont fait tomber le gouvernement Chautemps et conduit aux émeutes du 6 février 1934.
Comment est mort Alexandre Stavisky ?
D'une balle dans la tête, le 8 janvier 1934, dans un chalet près de Chamonix où la police l'avait retrouvé. La version officielle est le suicide, que retient aussi l'historien Paul Jankowski, mais une grande partie de la presse et de l'opinion a cru à un assassinat destiné à le faire taire. Le Canard enchaîné a titré qu'il s'était suicidé « d'une balle tirée à 3 mètres ».
Quel est le lien entre l'affaire Stavisky et le 6 février 1934 ?
Le scandale a entraîné la démission du gouvernement Chautemps le 27 janvier 1934. Son successeur, Édouard Daladier, a muté le préfet de police Jean Chiappe, accusé d'avoir freiné l'enquête. Cette décision a été l'élément déclencheur de la manifestation du 6 février, qui a tourné à l'émeute place de la Concorde et fait plus d'une dizaine de morts.
Existe-t-il un film sur l'affaire Stavisky ?
Oui : Stavisky (1974), d'Alain Resnais, avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle-titre, et le téléfilm Stavisky, l'escroc du siècle (2016), avec Tomer Sisley. Dès 1937, le film américain Stolen Holiday, de Michael Curtiz, s'en inspirait.
Qu'était le Crédit municipal de Bayonne ?
Un établissement public de prêt sur gages, l'ancien mont-de-piété, créé avec l'appui du député-maire Joseph Garat. Il émettait des bons à intérêt placés auprès de compagnies d'assurances, de banques et d'épargnants. Stavisky s'en est servi pour émettre des bons sans contrepartie réelle.
Sources
- Wikipédia, Affaire Stavisky
- Wikipédia, Alexandre Stavisky
- Encyclopædia Universalis, Affaire Stavisky
- Assemblée nationale, base Sycomore, fiche de Joseph Garat
- Wikipédia, Joseph Garat (homme politique, 1872-1944)
- Crime, Histoire & Sociétés, compte rendu de Paul Jankowski, Cette vilaine affaire Stavisky (2001)
- Paprik@2F (OpenEdition), « Le 6 février 1934 n'est nullement un coup d'État fasciste », entretien avec Olivier Dard (2014)
- Wikipédia, Crise du 6 février 1934
- Wikipedia (EN), Stavisky affair
- Wikipédia, Affaire du conseiller Prince
Contenu pédagogique : ce n'est ni un conseil financier ni un conseil juridique. Avant une décision d'investissement, consultez un professionnel agréé.